La première double page du livre PANOPTIK du photographe et réalisateur Cédric Gerbehaye est une vueaérienne en noir et blanc des prisons de Saint-Gilles et de Forest que sépare l’avenue de la Jonction. Les formes géométriques de cette image d’archives résument au mieux le propos de l’ouvrage publié à l’occasion de l’exposition éponyme qui s’ouvrira le 11 avril à la Maison de la Culture de Tournai. Les deux croix des bâtiments s’insérant dans les deux carrés des murs d’enceinte paraphrasent en quelque sorte le titre Surveiller et punir de l’ouvrage de référence du philosophe Michel Foucault à propos de l’enfermement. Elles nous rappellent en effet que la conception de ces deux prisons s’inspirait du panoptique de Jeremy Bentham, un type d’architecture carcérale soumettant au regard d’un gardien, logé dans un poste central, tous les prisonniers enfermés dans les cellules individuelles réparties tout autour. Ceci bien entendu, sans que ceux-ci puissent savoir s’ils sont observés. Au centre de cet ouvrage, le regard donc. À commencer par celui du photographe, revendiqué dès la première page comme le “contraire” du regard qui emprisonne. Un regard
qui s’ouvre en fait à ceux de toutes les personnes rencontrées pendant près de dix ans dans cet univers carcéral belge aujourd’hui plus que jamais dans l’actualité.
Oeil perçant
Dans ses textes écrits à la première personne, l’auteur raconte en toute simplicité l’histoire de ce travail aulong cours commencé en 2014 alors qu’il habitait – ça ne s’invente pas – avenue de la Jonction. “Toutes les fenêtres de mon appartement donnaient, raconte-t-il, sur les prisons”. Cette année-là, l’occasion lui estdonnée d’y entrer pour illustrer un reportage du Wall Street Journal. Il y reviendra par la suite, mais dès2016, éprouvant les limites de la photographie pour raconter le lieu de l’enfermement, il commence à filmer. Cela donnera en 2025 le formidable documentaire La Peine que ce livre évoque par une série de vuesarchitecturales en noir et blanc toutes marquées en coin de la métaphore du panoptique, de cet oeil perçant (et à sens unique) des fenêtres et caméras de surveillance.
Oeil froid
À ces images sans commentaire, mais éloquentes, succède une réflexion en trois chapitres sur les présupposés de l’enfermement judiciaire. Il s’ouvre sur des photographies des fiches anthropométriques de détenus réalisées au début du XXe siècle. Leur agrandissement inhabituel transforme ces imagesd’identification en véritables portraits. Il leur confère une présence et une force incroyables. Les regards deces personnes que l’oeil froid du photographe aurait dû effacer, nous reviennent ici en boomerang. Leurrépondent, après des mises en perspective historiques bienvenues de l’historien Xavier Rousseau et del’archiviste Harald Deceulaer, des portraits récents, remarquables, non pas de détenus et de gardiens, mais bien d’humains impliqués dans le dispositif carcéral.
Oeil percé
Des humains d’autant plus touchants qu’on les regarde en ayant en tête le texte cinglant de Vincent Spronck, l’actuel directeur de la prison de Saint-Gilles (et ancien directeur de la prison de Forest) intitulé Mensonge, puissance et visages. Un dézingage en règle des poncifs colportés par la justice, par l’université, par toute la société en fait, et que vient appuyer un corpus de photographies en couleur de cellules sordides. Ces 9 m2 partagés par trois personnes, 22 heures sur 24 dont on voudrait nous faire croire qu’ils sont l’alpha et l’oméga de la justice. Alors que l’on referme ce livre bouleversant, s’impose la photo de quatrième de couverture. La reproduction d’un tableau de la chapelle de la prison de Forest : une Vierge à l’Enfant dont l’oeil est percé.