Nous photographions nos proches, nous nous rappelons les moments heureux, pressés d’en vivre de nouveaux, pour mieux les photographier et ajouter des clichés aux clichés. Le monde est beau.
Nous nous tenons au courant de l’actualité, à l’abri dans un café ou dans le confort de notre salon, un verre à la main, feuilletant journaux et magazines, prenant connaissance de guerres lointaines, de faits divers, de la vie en photographies de very important people que nous ne rencontrerons jamais, avides d’informations, attentifs et concernés.
Les images du monde nous troublent et nous nous insurgeons, prenons parti, invectivons, sans que cela ne porte à conséquence. Rapidement, le quotidien reprend ses droits : la photographie alerte mais elle est avant tout réconfortante, source implacable de notre complaisance. Tout cela est loin de nous.
Pendant neuf ans, Cédric Gerbehaye a vécu avenue de la Jonction, à Bruxelles. Au quotidien, qu’il regarde depuis la fenêtre de sa chambre ou celle de son salon, une évidence : face à lui, l’in-montré, ce que l’on ne photographie jamais, ce qui est là, à portée du regard et pourtant invisibilisé : la prison, l’enfermement, la violence de la contrainte et de la déshumanisation. Quel intérêt à partir à l’autre bout du monde, au cœur de territoires en crise, pour ramener des images ? L’espoir de toucher quelques lecteurs qui, une fois passée l’indignation légitime, reprendront le fil de leur quotidien ?
A l’instar de certains architectes de la prison qui organisent le lieu de telle sorte que les prisonniers soient constamment sous l’œil de leurs surveillants, le photographe va mettre en place une multiplicité de points de vue, une vision embrassant la prison et tous ses habitants – détenus, surveillants, infirmiers, directeur –, de manière qu’aucun aspect du monde carcéral ne lui échappe. Il ne s’agit pas d’enjoliver ou de dénoncer. Il ne s’agit pas non plus de porter des revendications ou de sensibiliser des regardeurs indifférents. Le chemin serait trop long et nous partons de trop loin.
Dans PANOPTIK, la démarche de Cédric Gerbehaye se veut implacable. Sa photographie est frontale. Elle montre et donne la parole, sans jugement, sans hiérarchisation. Elle dérange par sa neutralité même. Sa photographie est insidieuse, dérangeante, contre-intuitive. Elle crée le trouble parce que sous le vernis de l’art, avec l’apparence du documentaire, elle nous oblige à regarder en face un monde proche, presque familier, mais qui en réalité nous est inconnu. A mesure que les portraits s’accumulent, que les objets sont placés en exergue découpés sur un fonds noir, que les plans d’ensemble dévoilent leurs détails troublants, l’album s’élabore sous nos yeux et le questionnement surgit.
L’impact des photographies de Cédric Gerbehaye est d’autant plus précieux que la prison est un horizon théorique, dont les représentations nous échappent. Jamais nous n’imaginons devoir un jour y être confrontés. Les photographes n’y sont pas invités, et pourtant la photographie y est bien présente, la plupart du temps utilitaire et parfois factice : portraits des détenus dans la tradition du bertillonnage (face, profil et en Belgique… de trois-quarts) pour identifier, ficher, classer ; vues d’architecture (extérieur/intérieur) pour complaire aux financeurs d’un établissement nouvellement construit ; plans cinématographiques nourrissant les fantasmes d’une vision idéalisée du criminel ; clichés scientifiques documentant des expérimentations menées sur les détenus ; preuves judiciaires montrant des objets façonnés pour un projet d’évasion, etc. Les photographies « autorisées » ne sortent pas de la prison ou alors dans des conditions bien encadrées. Elles aussi sont enfermées, voire ne sont pas préservées, participant de la stigmatisation du milieu carcéral et de ce qui s’y déploie à huis clos.
Si près, si loin… L’univers pénitentiaire nous est étranger et nous en sommes constamment mis à l’écart. Cédric Gerbehaye nous y confronte avec le désir assumé d’être juste, rendant leur humanité aux lieux et aux êtres.